Fait de peau et de papier, animal et végétal, le livre apparaît comme un prolongement du corps ou de la parole. Il est combustible, putrescible et même comestible. Dévorer un livre n’est pas qu’une métaphore, les histoires et les mythes où le lecteur avale littéralement le livre abondent.

Au-delà de son contenu, retrouvable intégralement sur écran ou tout autre support, l’intérêt du livre réside dans le fait même qu’il soit un objet organique. On peut en tourner les pages, sentir le grain, humer le papier, déposer le livre sur sa poitrine le temps d’une sieste. Un rapport physique, intime, s’installe, devenant vite corporel voire passionnel.

Comme pour un retour aux sources, j’ai choisi le livre comme support de travail. Le livre est pour moi, l’emblème de la connaissance, de l’éducation, de l’épanouissement. Le livre est synonyme de culture. Sans culture, sans art, sans éducation un peuple n’existe pas. Mon peuple qui répond « Yékri, Yékra ! » au conteur, qui tout comme moi pose un regard sur la réalité par le biais du merveilleux. Tout comme le conteur, dans la variété et la vérité des couleurs, la finesse des matériaux choisis pour la conception de mes tableaux-livres, je vogue entre pays rêvé et pays réel. Retour au papier.

Faits de papier, toile, grillage entoilé, peints et écrits à la main, monochromes ou colorés, les tableaux-livres dévoilent notre vie, nos humeurs, notre état de présence dans le monde, notre faculté à recevoir l’information et ce qu’on en fait. Réunis ils racontent l’histoire d’une vie. Retour au conte.

Mes couleurs ont remplacé la voix du conteur pour susciter l’envie de lire, l’envie d’apprendre. Tel un conteur, mes tableaux-livres me libèrent du contenu : je n’ai ni unité de temps, d’action, de lieu à respecter. Tout m’est permis, pourvu que je parvienne à colorer la vie de ceux qui contemplent mes œuvres et puisse les transporter dans un univers coloré et vivifiant. 

Mes livres sont des morceaux de vies. Des chapitres.

Chaque page est un instant, un moment, une émotion.

Tels des papillons, pages volantes, mes livres sont des petits bouts de vies soigneusement conservés et reliés entre eux pour donner un sens au tumulte.

Ils sont construits sur les mots dits, les rêves glanés à travers des rencontres, les immigrants, les migrants, l’instant présent, les contes et légendes traditionnels, le quotidien, les fuyants, les habitants, et tout ce qui nous remue à l’intérieur. Il nous faut des millions de rêves pour l’énergie de l’ensemble, tous enfermés et consignés.

Ils sont présentés en polyptique, installations variables mais toujours cubiques ou en suspension comme un mobile musical pour enfants.

Réunis en livret à toucher par les émotions qui portent ou qui abattent, ils et elles sont tous là. Peur, amour, rire, détresse, envie, grignotage et gourmandise, sentir, toucher, souvenir et mémoire.